“Le capital au XXIème siècle” de Thomas Piketty

Je divise le livre le Thomas Piketty en deux niveaux :

  • un travail d’économiste pour prouver, données statistiques à l’appui, un retour au plus haut niveau des inégalités, et
  • une théorie politique de justice sociale, fondée sur l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen

 

Un travail statistique et économique : évolution des richesses, de leur répartition et des revenus sur les deux derniers siècles

Thomas Piketty et son équipe ont rassemblé pour la France et le Royaume-Uni, des données statistiques de richesses patrimoniales et de revenus (travail et capital) couvrant les deux derniers siècles. Fautes d’archives suffisantes, ce travail ne porte que sur le XXème siècle pour les autres pays majeurs (USA, Allemagne, Japon, autres pays européens)

Que montrent ces données ?

 

Le summum des inégalités sociales a été atteint en 1910 en France et au Royaume-Uni, lorsque 10% de la population de chaque pays détenait 90% des richesses de ce pays. Au même moment, ces richesses représentaient autour de 7 années de revenu national.
Le capital en France, 1700-2010 et L’inégalité patrimoniale: Europe et Etats-Unis 1810-2010

A cette époque, aux USA, pays déjà plus très jeune, les 10% les plus riches possédaient 80% du patrimoine et celui-ci représentait autour de 5 années de revenu national. Comparé à la vieille Europe, les inégalités étaient presque aussi fortes mais dans une société moins riche.
Le capital aux Etats-Unis, 1770-2010 et
L’inégalité patrimoniale: Europe et Etats-Unis 1810-2010

 

Les deux guerres mondiales ont largement rebattu les cartes et redistribué les richesses en Europe, sous le triple effet des destructions massives, de l’hyper-endettement des pays pour financer la guerre et de l’hyperinflation qui a suivi.

 

Les 30 glorieuses, années de reconstruction, de progrès techniques, de rattrapage de la vieille Europe vis-à-vis des USA, ont engendré une forte croissance et permis la création d’une classe moyenne.

 

Depuis les années 1980, le rendement du capital est nettement supérieur à la croissance du PIB, permettant la constitution de nouvelles grandes fortunes et le retour de l’accumulation des richesses par une minorité.

 

En Europe actuellement, les 10% les plus riches possèdent environ 60% du capital et le capital représente 6 années de revenus.
Aux USA actuellement, les 10% les plus riches possèdent environ 70% du capital et le capital représente 4.3 années de revenus. Ces deux statistiques mises ensemble montrent si les USA sont très inégalitaires en terme de partage des richesses, ce pays produit plus de revenus pour une même quantité de capital, ce qui faire vivre le rêve américain : il y est encore possible de s’y enrichir.
Inégalité de la propriété du capital dans le temps et l’espace et
Capital privé et public aux Etats-Unis, 1770-2010

 

Cette trajectoire du capital en France entre 1700 et 2010 :
– l’accumulation du 19ème siècle
– les destructions des deux guerres
– et la reconstitution de patrimoines importants depuis les 30 glorieuses
est parfaitement illustrée dans ce graphique : Le rapport capital/revenu en Europe, 1870-2010

 

Un projet politique et sociétal : les inégalités sociales doivent être modérées par l’impôt

Tout le projet politique de Thomas Piketty se base sur l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen :

 

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune

 

Ainsi, l’auteur reconnaît l’utilité de distinctions sociales et de richesses. Toutefois, il écrit p 709 : « toute fortune est à la fois en partie justifiée et potentiellement excessive. Le vol pur et simple n’existe que rarement, de même que le mérite absolu ». Lorsqu’il parle de vol, il fait référence aux dictateurs qui ont purement et simplement volé les richesses de leur pays mais aussi, dans une moindre mesure, de magnats qui ont obtenu leurs fortunes grâce à des situations de monopoles. Lorsqu’il dit que le mérite absolu n’existe pas, il entend que tout entrepreneur aussi génial ou innovant soit-il, a bénéficié du travail ou d’invention d’autres personnes ou d’avancées de la science qui n’ont pas été brevetées par exemple.

 

Plus que d’entrer dans un débat sur la moralité de la fortune, Thomas Piketty met en garde contre deux phénomènes qu’il démontre largement dans son livre : sur les deux derniers siècles, et c’est encore totalement vrai aujourd’hui,

  • d’une part, le rendement du capital est supérieur à la croissance, ce qu’il note r > g (r = rate en anglais c’est-à-dire taux ou rendement du capital et g = growth c’est-à-dire croissance)
  • d’autre part, plus la fortune est large, plus le rendement financier de cette fortune est élevé

Ces deux effets conjugués provoquent une divergence des inégalités, « une spirale inégalitaire sans fin » (p752). Les fortunes se reproduisent et s’accroissent sous le seul effet de ces deux lois économiques.

  • p628 : « [avec r>g] le capital tend à se reproduire tout seul et à s’accumuler au delà de toute limite. La logique r>g implique que l’entrepreneur tend toujours à se transformer en rentier, soit un peu plus tard dans la vie, soit à la génération suivante »
  • p686 : « Plus le patrimoine est élevé, mieux on peut le faire travailler, donc obtenir un r plus grand, accentuant l’effet précédent »

 

En conclusion, l’auteur, qui plaide pour le maintien d’un État fortement social, propose (p835) : « L’outil idéal serait un impôt mondial et progressif sur le capital, accompagné d’une très grande transparence financière internationale. Une telle institution permettrait d’éviter une spirale inégalitaire dans fin et de réguler efficacement l’inquiétante dynamique de la concentration mondiale des patrimoines ».

 

En terme d’ordre de grandeur de la taxation qu’il imagine : (p838)

  • 0% au-dessous d’un million d’euros de patrimoine
  • 1% entre 1 et 5 million d’euros
  • 2% au-delà

Un capital financier génère un rendement supérieur à la croissance entre 2% et 5% (on rappelle : r > g). Ce niveau de taxation permet d’éviter que le capital s’accroisse, par le seul fait des intérêts et des dividendes qu’il produit, plus vite que la croissance de l’économie.

 

Voilà en résumé les idées fortes des 950 pages du Capital au XXIème siècle.

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