Le Colbertisme

Qu’est-ce que le colbertisme ? Pour certains, c’est un système de pensée économique. Pour d’autres, c’est un principe économique et financier. Finalement, c’est aussi une doctrine économico-politique interventionniste.

En résumé, le colbertisme repose sur :

  • du protectionnisme
  • le développement du commerce par l’octroi de subventions à l’exportation
  • la mise en place de commandes publiques pour soutenir l’industrie (dont les fameuses manufactures)

On peut noter que cela avait déjà commencé sous Sully et Richelieu qui développa la dimension internationale de l’économie française en fondant les premières «compagnies coloniales».

Wikiliberal apporte une précision historique : « Le colbertisme, ce n’est pas l’État au service du citoyen, c’est l’économie au service de l’État » (pour la grandeur du Roi, pour financer les guerres…)

Colbert a durablement influencé la politique française en faisant naître une « prise de conscience de l’économie moderne par la France au niveau gouvernemental, [qui a fait] perdurer sa politique industrielle » (Alain Guery citant Edgar Faure).

Descendant de cette politique industrielle, l’entreprise Saint-Gobain, multinationale française présente aujourd’hui dans soixante-six pays et qui employait en 2014 près de 185 400 personnes, est la continuation de la Manufacture royale de glaces de miroirs, créée en 1665 sous le règne de Louis XIV par son ministre des finances Jean-Baptiste Colbert

Les autres manufactures connues sont:

Gobelin (tapisserie), Sèvre (porcelaine), La manufacture des tabacs, la manufacture des armes de Saint-Etienne, la manufacture de Baccarat…

Colbertisme a créé une tradition d’intervention de l’Etat dans l’économie française. Alain Guery cite le cas d’Air France : en 1933, fusionnent les 5 compagnies Air-Union, Lignes Farmann, Air-Orient, C.I.D.N.A. et Aéropostale en Air France. L’auteur écrit : « Techniques nouvelles, monopole limité, concentration économique, visées de commerce extérieur, nécessité de la qualité, concurrence étrangère, tous les ingrédients d’une réflexion et d’une action «colbertistes» sont contenus dans cette première création d’Air France » (Industrie et Colbertisme ; origines de la forme française de la politique industrielle ? article paru dans « Histoire, économie et société Année 1989 Volume 8 Numéro 3 pp. 297-312 »)

Mais la véritable expérience d’intervention de l’Etat dans l’économie que nous souhaitons présenter, car elle est récente et peut compter dans le débat politique actuel, est le « néo-colbertisme de l’ère gaullo-pompidolienne. »

Guillaume Faye écrit : « les véritables politiques colbertistes ont été menées par De Gaulle et Pompidou » et cite ces exemples bien connus :

  • le programme nucléaire, civil et militaire
  • le Concorde (échec commercial franco-britannique mais énormes retombées technologiques)
  • le programme spatial (Arianespace, leader mondial)
  • Airbus
  • le TGV
  • le réseau autoroutier
  • l’avionique militaire française
  • l’aide financière apportée à Bull en 1964 par l’Etat français en garantissant les emprunts obligataires de Bull (Valéry Giscard d’Estaing était alors le ministre des finances)
  • la modernisation des PTT : « Dans les années 1970, la France met les bouchées doubles pour rattraper son retard […] avec le programme « delta LP ». […] Avec le concours des industriels français, sont mis au point par les ingénieurs et chercheurs du CNET, la commutation numérique, le Minitel en 1980, le réseau Radiocom 2000 en 1986, la norme GSM. À cette époque, le service public du téléphone est arrivé à développer un réseau extrêmement dense, parmi les plus performants du monde [grâce à la commutation numérique], il assure à tous ses employés […] des avantages et des conditions de travail très avantageux, tout en laissant chaque année à l’État des excédents […] extrêmement important. »

Si on conceptualise cette liste d’initiatives, on a le modèle français jusqu’en 1981 par excellence :

  • une formation prise en charge par l’Etat, pour doter le pays d’ingénieurs et de cadres de grandes qualités[1]
  • un développement des infrastructures (routes, réseaux, télécommunication, distribution des fluides : gaz, électricité, eau potable) qui favoriseront le commerce, l’industrie, le progrès, l’innovation
  • une politique de grands travaux pour relancer l’économie via la dépense publique (Colbert avait fait refaire les routes de France, divisant les temps parcours par trois, Napoléon Ier a creusé des canaux amenant de l’eau potable à Paris, Napoléon III, via Haussmann, a reconstruit Paris[2], F. Mitterrand laisse son nom à une bibliothèque majeure, d’autres présidents auront fait construire des musées…
  • une prise en charge de la R&D et des investissements lourds, se substituant à un manque d’épargne privée vers l’industrie (on revient à ce fait central de l’industrie : le besoin de capitaux)
  • un dirigisme de L’État dans l’économie. Par exemple, les PTT ont été une activité publique, avec notamment la nationalisation en 1889 du téléphone.

On retrouve aussi dans ces grands projets gaullo-pompidolien l’idée colbertienne d’une industrie au service du rayonnement et de la puissance de la France (pas étonnant venant de de Gaulle).

On notera que l’État américain fédéral pratique aussi le néo-colbertisme dans certains domaines, notamment l’aérospatial avec la NASA et le pilotage du complexe militaro-industriel. Il faut rappeler que la Silicon Valley est née des immenses crédits de recherche et subventions à la R&D déployés par les Etats-Unis lors de la seconde guerre mondiale (la Silicon Valley, basée en Californie, fut la base arrière de la guerre contre le Japon).

Les grands programmes industriels français ont été arrêtés sous Mitterrand à partir de 1981 et le monde a pris une tournure autrement libérale, sous l’impulsion de Reagan et de Tatcher.

Aujourd’hui on reparle de la place de l’État sur des sujets comme le numérique ou la transition énergétique. Est-ce à L’État de prendre en main ces sujets ou doit-il juste fournir le cadre légal et des structures adaptées pour favoriser ces nouvelles économies ?

[1] Les écoles de grandes qualités d’ingénieurs sont pléthoriques et connues, de Polytechnique aux Mines, en passant par les écoles Centrales, le CNAM, le CNET cité plus haut, Sup’Elec, Sup’Aéro… Mais il faut mentionner les autres formations d’élites, telles l’ENS et l’ENA pour l’éducation et l’administration

[2] « Les travaux d’Haussmann seront donc décidés et encadrés par l’État, mis en œuvre par les entrepreneurs privés et financés par l’emprunt » (et une énorme dette en 1870)

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